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Le blog de la-vague-en-creux

L'ornithorynque est-il un lapsus du Verbe ?

17 Mai 2017 , Rédigé par la-vague-en-creux

L'ornithorynque est-il un lapsus du Verbe ?
L'ornithorynque est-il un lapsus du Verbe ?
L'ornithorynque est-il un lapsus du Verbe ?

Ayant considérablement surpris les premiers explorateurs lors de sa découverte en Australie, l’ornithorynque fait aujourd’hui partie d’une espèce étudiée partout et dans le monde entier. En Europe cela remonte seulement au dix-neuvième siècle… Quand un spécimen empaillé et baignant dans un tonneau de saumure a été ramené par bateau à Londres, tout le monde a cru à un canular avant de reconnaitre qu’il s’agissait là d’un animal totalement inconnu jusqu’ici. Mais les naturalistes finirent tous par admettre qu’il était bel et bien réel. Un croquis le représentant figure dans Le règne animal de Georges Cuvier en 1836.

Son origine reste un mystère et cet étrange mammifère vieux de plus de 160 millions d’années est le seul survivant d’une lignée très ancienne. Les scientifiques de l’époque ont cru qu’il faisait partie d’une catégorie totalement atypique. Le séquençage de son génome a été aujourd’hui établi à 99%… Ce décryptage a confirmé ses affinités génétiques avec les oiseaux et reptiles. Des protéines présentes dans le jaune de ses œufs ont été identifiées comme leur étant communes. Un croisement se demandait-on au siècle dernier, mais entre quels animaux et de quelles espèces ? Bien avant l’émergence puis l’essor de la science génétique, il était impossible d’affirmer quoi que ce soit avec certitude… Le genre dont il fait partie se situe à un carrefour des plus emblématiques : cet hybride semi-aquatique tient à la fois de l’oiseau terrestre, du mammifère marin et du reptile. Produit d’un métissage hautement improbable pour les naturalistes de l’époque, il est doté de pattes de loutre, d’une queue de castor et d’un aiguillon venimeux aux pattes arrière sous forme d’ergot. Sa queue lui sert à stocker des réserves de graisse ; quant à son pelage il assure son homéothermie dans l’eau. Présent uniquement au nord-est de l’Australie dans la province du Queensland ainsi que dans l‘île de Tasmanie, l’ornithorynque constituait bel et bien une énigme. Si beaucoup de choses ont été éclaircies, son arbre généalogique comporte encore des lacunes que paléontologistes et généticiens arrivent progressivement à combler. Si cet animal est bien présent à la fois dans la partie nord-est du continent et en Tasmanie mais pas entre les deux cela suscite tout de suite une question. Comment peut-il se retrouver simultanément dans cette province du Queensland et sur cette petite île tout au sud, mais pas du tout sur cette énorme bande de terre qui les sépare ? Ce n’est pas un grand marcheur et il vit et gite à proximité des rivières pour y trouver sa nourriture. Il parait exclu qu’il ait pu parcourir cette longue distance par la voie maritime. Différents de par leur poids et leur taille des chercheurs australiens ont entrepris l’étude et la comparaison de ces deux spécimens via leur ADN respectif. Il s’agirait vraisemblablement de deux sous-espèces s’étant développées indépendamment. De deux niches écologiques en somme…

Son bec dont la forme est identique à celui du canard est formé d’une peau souple et cuirassée. Un chercheur australien indépendant a affirmé récemment que l’étanchéité à l’eau de ses œufs lors de la ponte constituait un témoignage de plus qu’il possèderait bien un héritage en provenance d’ancêtres reptiliens. Quant à ses gènes correspondant à la lactation ils renvoient à ceux des mammifères. Mais si son mode de reproduction sexuelle et la lactation le situent comme appartenant à cette classe sa femelle n’en pond pas moins des œufs. Elle les couvera dans son terrier puis allaitera ses petits une fois éclos. Cette faculté très particulière l’a rangé parmi les cinq espèces faisant partie de l’ordre des monotrèmes vivant toutes en Océanie : ce terme fut inventé en 1838 par Charles Lucien Bonaparte, neveu de Napoléon lui-même. Contrairement aux mammifères classiques, l’allaitement ne se fait pas au moyen de mamelons mais grâce à des petits pores par lesquels le lait est secrété : Darwin les comparera aux pis de la vache. Les glandes mammaires sont vraisemblablement apparues bien après soit chez les marsupiaux comme les kangourous, koalas et autres opossums. L’espèce des mammifères placentaires a commencé à diverger de celle des marsupiaux il y a 175 millions d’années environ. Si l’on examine l’intérieur de l’animal on découvre autre chose de très particulier : son gosier est directement relié à ses intestins. Il ne possède pas de récipient intermédiaire pouvant secréter des acides puissants et des enzymes afin de faciliter la digestion. Cette particularité était d’ailleurs connue de Cuvier dès 1804. Comme ses cousins échidnés et d’autres animaux vertébrés cet animal ne possède pas d’estomac mais ce n’est pas le seul dans ce cas : plus du quart des poissons n’en ont pas. Cette absence apparemment troublante ne constitue pas une particularité unique : au cours de l’Évolution la disparition de cet organe s’est produite chez d’autres vertébrés, s’accompagnant parfois de celle des gènes correspondants. Bien que la présence d’estomac soit une caractéristique des vertébrés, les naturalistes expliquent assez bien ce phénomène par le fonctionnement du métabolisme tout en soulignant qu’un organe perdu durant l’Évolution ne se recouvre jamais par la suite. Même s’il a été perdu, cela n’entrainera pas la disparition systématique du gène correspondant -ou des gènes associés au fonctionnement de cet organe- pour les générations suivantes. Réciproquement, il n’y a pas de traduction directe et automatique de la présence d’un gène spécifique par l’organe et/ou la fonction censés lui correspondre dans le métabolisme.

Pour corser le tout, l’aiguillon que le mâle porte sur chaque patte postérieure -et avec lequel il peut tuer un lapin ou un chien- est relié à une poche à venin dissimulée sous sa peau. Les femelles en possèdent à la naissance mais les perdent à l’âge adulte. Si sa piqûre n’est pas mortel pour l’homme, elle peut néanmoins lui infliger des douleurs sévères voire causer un œdème. C’est un des rares mammifères venimeux comme la musaraigne : sa morsure peut se révéler toxique via la salive qu’elle sécrète mais elle ne possède pas d’aiguillon ni de poche à venin. Si ses cousins échidnés appartenant à l’ordre des monotrèmes présents uniquement en Océanie ont eux aussi un aiguillon, à sa différence il n’est pas venimeux. Comme le hérisson, les échidnés et l’ornithorynque peuvent rouler leur corps en boule : ce terme provient du grec ekhinos et signifie hérisson. Ce dernier n’est pas un échidné. Grâce à cette faculté physiologique, la mère arrive à maintenir une température correcte lorsqu’elle niche dans le terrier pour permettre le développement de ses petits pendant leur incubation. Contrairement à l’ornithorynque, les échidnés -seulement 4 espèces présentes en Océanie- sont menacés d’extinction ; ils font partie d’un programme de sauvegarde de la biodiversité. Autre particularité, cet animal possède 5 paires de chromosomes sexuels alors que la plupart des autres oiseaux et mammifères n’en possèdent que deux ! Solitaire, nocturne et farouche, il passe le plus clair de son temps dans l’eau à la recherche de nourriture : des larves mais aussi des écrevisses, des têtards ou des mollusques, ce qui le caractériserait comme insectivore ou carnivore. Sa fourrure épaisse et isolante assure son homéothermie et permet à leur peau d’éviter le contact direct avec l’eau ; quant à ses pieds palmés, ils sont munis de cinq doigts griffus lui permettant de se déplacer à la fois dans l’eau et sur terre. S’il a l’air un peu pataud et peu rapide lors de ses déplacements sur sol ferme, dans l’eau c’est un excellent nageur. Il creuse un terrier généralement au bord des berges ; ses palmes se replient pour laisser le champ libre à ses doigts griffus. Pour les aider à capturer leurs proies, la Nature a mis à leur disposition une faculté bien spéciale : ils détectent les champs électriques. En effet, ils possèdent sur le bec de petits récepteurs sensibles aux champs électriques émis par les muscles des autres animaux. En bougeant la tête, ils peuvent sur de courtes distances déterminer la direction de leur proie, notamment sous l’eau : c’est l’électrolocalisation. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que seul certains animaux typiquement marins tel le requin ou la raie possèdent cette faculté ! Les monotrèmes sont les seuls mammifères à en être dotés. Des chercheurs ont prouvé que l’ancêtre commun des vertébrés et qui vivait dans l’eau il y a 500 millions d’années possédait ce sens. Hypothèse : ce fameux “sixième sens“ dont serait doté le chat et dont le système nerveux est très proche de celui de l’homme correspondrait-il à la rémanence de cette faculté archaïque non totalement disparue, en admettant bien sûr que ce sens existe ? Ou ne pourrait-on pas considérer qu’il s’agirait d’une résurgence de cette faculté primitive, réapparue ultérieurement mais sous une forme différente ? Revenons à l’ornithorynque : comment expliquer cette combinaison de multiples traits paradoxaux uniquement présente chez cet animal ? Faisant nous-mêmes partie de la réalité, sommes-nous si aptes que cela à décrire cette “réalité“ ? L’Évolution n’est pas cette marche uniforme vers le Progrès procédant de manière strictement linéaire et arborescente comme on pouvait le penser du temps de Darwin mais s’apparenterait plutôt à un système rhizomatique. Pour évoquer la lignée humaine, on emploie le qualificatif spécifique de “buissonnant“. Le rhizome, vocable d’origine botanique et qui désigne les racines souterraines des tiges, est devenu un paradigme dans d’autres sciences : il renvoie à un modèle épistémologique récent possédant des applications dans de nombreux domaines dont la psychologie et la sociologie.

Étymologiquement son nom provient de ornithos, oiseau et runkhos, bec. La culture aborigène en parle comme d’une véritable chimère issue d’anciennes légendes : l’accouplement d’une jeune cane désobéissante avec un Rat d’eau… Dans son livre sur l’origine des espèces paru en 1859, Darwin le mentionne comme une des formes les plus anomales aujourd’hui connues dans le monde mais le paradoxe est aujourd’hui largement dévoilé. En 1799, le premier nom qui lui fut attribué par des savants fut Paradoxus : le spécimen arrivé en Angleterre était empaillé et Georges Shaw affirma que cela le faisait penser à une “préparation taxonomique truquée“. Suite à sa demande les savants l’examinèrent sous toutes les coutures. Après avoir découvert avec stupéfaction que ce n’était pas une supercherie, ils réalisèrent qu’ils avaient bien affaire là à un animal qui défiait toutes les théories en vogue : cette découverte zoologique fut considérée comme une des plus grandes de tous les temps. Il fut appelé Ornithorhynchus anatinus conformément à la nomenclature binomiale héritée de Linné imposant deux noms en latin voire trois : le premier est le genre, un substantif dont la première lettre s'écrit en majuscule. Quant au deuxième, c’est le terme ou épithète spécifique qui détermine au sein d'un genre de quelle espèce il est question en particulier : en l’occurrence il s’agit du canard, à cause de la forme de son bec qui a pour particularité d’être mou et non cartilagineux. Pour être conforme à la classification systématique, un nom de famille spécial lui fut attribué, Ornithorhynchidæ : le suffixe –idæ est relatif à une convention terminologique qui renvoie à la famille de l’espèce comme dans “hominidæ“. La terminologie anglo-saxonne emploie pour le désigner le nom scientifique d’étymologie grecque Platypus précédé parfois de “duck-billed“ : le premier provient du grec ancien πλατύς, platús (« plat ») et πούς, poús (« pied »). Ce qui signifie qui a les pieds plats“ et l’autre terme “bec de canard“…

Cet animal est actuellement le seul membre et digne représentant de sa famille.

Si cet animal affublé de traits appartenant à des genres radicalement distincts fait irrésistiblement penser à l’un de ces monstres évoqués dans les mythologies, doit-on en déduire qu’il s’agit là d’une rupture totale avec ce qui précède ? Que sa présence constitue un marqueur qui signale un tournant important, ce fameux chainon manquant entre reptiles, mammifères et oiseaux et qui ferait état d’un carrefour décisif au cours de l’Évolution ? Est-ce un embranchement crucial comme on l’a cru un moment ou bien n’est-ce que le produit du hasard, une de ces bifurcations fortuites et purement accidentelles comme il a pu s’en produire ailleurs ? Toutes sortes d’hypothèses ont été émises, surtout avant le décodage de son génome. Sous quel angle l’envisager ? Reptile à traits mammaliens ou bien mammifère à squelette de reptile ? L’étude de son génome le désignerait comme point de transition entre reptiles et mammifères. Les monotrèmes sont les descendants d'une branche de mammifères qui s'est très vite détachée des autres : avec les autres échidnés du même ordre, ils s’en sont séparés il y a environ 166 millions d’années. Les mammifères apparaissent à l’ère secondaire, soit après les dinosaures disparus il y a 65 millions d’années et nés il y a quelques 230 millions d’années. Très certainement son ancêtre était-il déjà présent avant leur extinction. Il a réussi à se perpétuer ou à renaitre après le choc avec la fameuse météore qui a balayé toute vie sur Terre. Toute vie ou presque, puisque les mammifères ont réussi à survivre et à se développer sans plus craindre les grands carnivores… Des études estiment que cet animal a commencé à se développer il y a quelques 112 millions d’années. S’inspirant directement d’un des principes fondateurs de la philosophie naturelle chez Leibniz, Darwin affirmera que la Nature ne fait pas de saut : « Natura non facit saltum ». Se servant de la métaphore du grand Arbre de vie avec ses branches, rameaux et bourgeons, ce savant en tirera une conclusion sans équivoque : l’ornithorynque constituerait à lui seul une branche orpheline et sans aucune ramification, l’unique survivant d’une espèce révolue. Serait-ce un rejeton en droite ligne de cet ancêtre tant recherché, le premier vertébré apparu sur Terre et découvert récemment en Colombie Britannique ? D’après son génome, des chercheurs australiens de Canberra affirment qu’il constituerait le premier nœud à s’être détaché de la ramification correspondant à l’arbre des mammifères : il se situerait donc tout à la base. D’après de récentes analyses, son génome formerait une combinaison étonnante de traits mammaliens et reptiliens.

 

Une jeune cane vivait avec d'autres de son espèce dans un étang. Toutes avaient peur du Mulloka, le Diable D'eau et ne s'étaient jamais éloignées de leur étang.

Mais un jour contre le conseil de ses aînées, la cane s'est aventurée en aval. Ne sachant pas que c'était le territoire du rat d'eau, elle s'installa sur une parcelle d'herbe qu'elle trouva à son goût. En entendant la cane le rat d'eau apparut, la menaça de sa lance et l'entraînant dans son terrier, la força à s'accoupler avec lui.

Lorsque les oeufs éclosent, les bébés avaient des becs et des pattes palmées. Au lieu de deux pattes ils en avaient quatre et les plumes étaient remplacées par de la fourrure. De plus sur chaque patte arrière ils avaient un ergot.

Il existe deux types connus de classification, classique et phylogénétique. La première remonte au dix-neuvième siècle et se fonde sur des caractères analogues et donc ressemblants pour établir la parenté au sein d’un groupe d’individus. Quant à la deuxième beaucoup plus récente, elle cherche à établir le degré de parenté avec un ancêtre pour l’estimation dudit caractère mais en tenant compte de l’évolution. Elle tient compte d’une possible transformation voire mutation de ce dernier, par exemple sous l’effet d’un changement climatique… Dans la phylogénie on parle alors d’homologie : ainsi l'aile de la chauve-souris et de l'oiseau sont-ils homologues en tant que membres antérieurs et non en tant qu'ailes. Afin de mieux apprécier les bouleversements introduits par la génétique dans la façon d’appréhender la classification, mentionnons que les crocodiliens sont considérés comme plus proches génétiquement des oiseaux que des reptiles.

Selon de nombreux scientifiques, l’ornithorynque est un des mammifères les plus primitifs que la Terre ait connu. Darwin ira jusqu’à l’assimiler à un fossile vivant : s’il a survécu c’est grâce à l’absence de concurrents. Quel ou quels évènements ont bien pu précéder sa création ? La paléontologie n'apporte guère de documents vraiment probants sur l'origine et les affinités de ces animaux, même si des dents fossiles assez semblables appartenant à des animaux cousins ont été retrouvées sur les deux continents, américain et océanien. Ces découvertes semblent confirmer une fois de plus si nécessaire la tectonique des plaques et la séparation des continents.

Si nous revenons sur la première supposition, ce carrefour serait tel un sens giratoire d’où seraient absents à l’entrée ces panneaux en forme de cercle qui avertissent d’un sens interdit : la présence d’un rectangle blanc sur fond rouge est censée prévenir les automobilistes du danger à les emprunter. Malgré cela, il s’en trouve toujours qui entendent narguer le sens commun… Si cette métaphore de type signalétique était exacte, on pourrait dire que la grande majorité des voies -à l’exception de l’oiseau capable de voler- ont été empruntées par cet animal océanien qui a refusé d’en élire une prédominante : cette affirmation est étayée par l’étude de son génome. Mentionnons que les jeunes possèdent quatre ou cinq paires de dents qu’ils perdent au moment de quitter le nid ; elles sont remplacées à l’âge adulte par des blocs de kératine. Les graviers qu’ils ingèrent en fouillant les fonds marins à la recherche de nourriture les aident à broyer et mastiquer leurs proies. Un ancêtre géant de cet animal et mesurant plus d’un mètre de long vivait il y a encore 5 ou 15 millions d’années. Actuellement il ne mesure plus que 40 centimètres environ. Contrairement à ses descendants cet aïeul conservait ses dents à l’âge adulte ce qui lui permettait d’attraper et manger des poissons et des petites tortues. Une dent fossile a été récemment retrouvée en Australie : elle a été identifiée comme lui ayant appartenu et cette formidable découverte a bouleversé ce que l’on pensait au sujet de son arbre généalogique. Heureusement que l’ornithorynque n’est pas parent avec le dragon sinon il pourrait aussi cracher le feu !

Lorsque Marco Polo, premier européen à aborder dans l’île de Java se retrouvera nez à nez –on devrait plutôt dire nez à cornes- avec un rhinocéros, il dira : "c'est une licorne mais je reconnais honnêtement que cet animal n'a pas toutes les caractéristiques de la licorne, parce qu'il est noir et qu'il ne déflore pas les pucelles comme les licornes". Le cerveau procède suivant des schémas cognitifs généralement préétablis. Face à un nouveau type d’animal jusqu’alors inconnu donc sans représentation, la partie cognitive de l’esprit fabriquera une première identité représentationnelle -elle-même hybride- qui empruntera autant à la nature qu’à la culture. Leibniz dans les Nouveaux Essais sur l’Entendement fera dire à l’un de ses débateurs que si Homère parle et décrit des sirènes dans l’Odyssée c’est qu’elles existent forcément quelque part ! Tout comme la licorne et le cercle parfait… Il n’y a qu’à chercher où elles se nichent sur le vaste Océan.

Au dix-neuvième siècle, tenter d’expliquer ou justifier scientifiquement cette anomalie ou particularité survenue au cours de l’histoire ou de la protohistoire se révèle indubitablement malaisé : l’Océanie est riche en animaux qu’on ne trouve nulle part ailleurs. Se serait-il produit en une époque reculée des allées et venues dans l’arbre de la Création ? À quelle logique s’il y en avait une prévalente cette singularité correspondrait-elle ? Une hésitation de Dieu au moment de la Genèse et qui expliquerait ce hiatus ? Une preuve de son humour ? Un lapsus au niveau du Verbe, commencement de tout selon saint Jean ? Comment expliquer son apparition de façon claire et logique sinon par un ancêtre commun ? L’inné et l’acquis dans tout cela, que deviennent-ils sans compter le reste ? Si l’Évolution n’est plus une simple hypothèse mais un édifice solide et confirmé depuis son invention par Darwin, la sélection naturelle -bien que toujours considérée comme valide en tant que principe- est loin de tout expliquer tant s’en faut. Existe-t-il une théorie expliquant sa résilience en Océanie et qui soit réfutable au sens poppérien du terme ? Au dix-neuvième siècle, aucune réponse définitive à ces questions avec pour conséquence la remise en question récurrente de cette fameuse taxonomie chère aux naturalistes : en grec, le terme de νομός signifie loi et τάξις, classement ou ordre. La structure de ses gènes et la carte de ses chromosomes sont maintenant connues : brassages, mutations, migrations, recombinaisons et réarrangements chromosomiques font partie de la thématique et de l’expérimentation courante en génie biologique. On admet qu’il existe une base commune à tous les êtres vivants connus : ils fonctionnent sur les mêmes bases moléculaires et utilisent le même code génétique. Suite à Darwin, on considère toujours que l’espèce qui survit est celle la mieux adaptée. Notre patrimoine génétique ne diffère que de quelques gènes de celui du chimpanzé mais cette différence apparemment minime renvoie pourtant à la faculté du langage chez l’homme, seule espèce à en être doté. Elle a vraisemblablement été un des facteurs déterminants de notre domination sur cette planète. Des circonstances climatiques exceptionnelles alliées à l’isolement de l’Océanie suffiraient-elles à expliquer la résilience de l’ornithorynque ? Des biologistes ont récemment introduit le concept d’horloge moléculaire : l’ADN mute, change ou évolue plus ou moins vite selon les espèces. D’après leurs conclusions, la respiration et le métabolisme des monotrèmes étant plus lents que ceux des autres animaux en particulier mammifères, la température de leur corps étant elle aussi plus basse, ceci pourrait d’après eux expliquer pourquoi échidnés et ornithorynques ont assez peu évolué et changé depuis leur origine et apparition sur notre planète. Ces biologistes moléculaires comme on aime parfois à les citer ou nommer décryptent ou tentent de décrypter les séquences de gènes d’animaux actuellement vivants comme une sorte de copie, une réplique de l’histoire de l’Évolution elle-même et visant à sa compréhension.

Au commencement, tout était froid et sombre. Bur Buk Boon était en train de préparer du bois pour le feu afin d'apporter la protection de la chaleur et de la lumière à sa famille. Bur Buk Boon ajoutait du bois dans le feu lorsqu'il remarqua qu'une buche était creuse et qu'une famille de termites était fort occupées à grignoter le bois tendre du centre de la buche. Comme il ne voulait pas blesser les termites, Bur Buk Boon apporta la buche creuse à sa bouche et commença à souffler. Les termites furent projetés dans le ciel nocturne, formèrent les étoiles et la Voie Lactée et illuminèrent le paysage. Et pour la première fois le son du Didgeridoo bénit Mère la Terre, la protégeant elle et tous les esprits du "temps du rêve", avec ce son vibrant pour l'éternité...

Le genre regroupe un ensemble d’espèces qui ont plusieurs traits similaires en commun. Taxonomie et systématique sont quasiment synonymes. Nommer, dénombrer et classer les taxons est l’objet de cette science : le taxon, terme apparu en 1948 soit beaucoup plus tard que celui de taxonomie, provient du grec τάξις et désigne une entité conceptuelle regroupant certains organismes vivants possédant en commun des caractéristiques diagnostiques bien définies. Si l’espèce est le taxon de base de la taxonomie -appelée aussi systématique ou classification systématique-, elle est en première approche caractérisée par la faculté de se reproduire par combinaison des deux sexes. Il existe plusieurs définitions pour ce vocable selon les auteurs et les époques : idem pour le taxon qui est devenu un paradigme objet de controverse au fil du temps. Sans doute par souci de nominalisme, ce terme conceptuel est demeuré une unité de base pour les naturalistes : les auteurs y font communément référence dans leurs ouvrages. En ce qui concerne l’ornithorynque et dans le but d’arriver à mieux le cerner, ne devrait-on pas envisager de créer une autre unité s’appuyant empiriquement sur l’observation de ses singularités biologiques spécifiques ainsi que celles émanant d’autres animaux hybrides ? À terme, envisager une reformulation de ce terme… Évoquer un “tax-ème“ qui permette de remonter plus haut dans l’Arbre afin de mieux comprendre et expliquer la combinatoire génétique : ce néologisme emprunterait son étymologie au structuralisme lequel définit les unités de base de la linguistique comme les phonèmes et morphèmes. Le tax-ème, type d’unité qui fasse que la taxonomie soit envisagée non plus uniquement en référence à ce mode hiérarchique de la classification ascendante-descendante règne-embranchement-classe-ordre-famille-genre-espèce, mais qui prenne aussi en considération le mode opératoire des combinaisons inter-classes en tant que facteur important de caractérisation des susdites ?

Présente dans la nature, la reproduction entre animaux d’espèces ou de genres différents constitue le premier mode combinatoire venant à l’esprit. En génétique on nomme les rejetons issus de tels accouplements des hybrides, terme provenant du grec ubris et qui renvoie à la démesure née de la passion. Le tigron est issu d’un croisement entre un individu tigre et une lionne ; quant au ligre, ses parents sont un lion et une tigresse. Ces accouplements sont rares dans la nature en raison de la différence de comportement et d’habitat. Bien que la femelle hybride issue de cette liaison, ligresse ou tigronne, puisse à son tour s’accoupler avec un individu tigre ou lion et donner naissance à un “liligre“ ou un “tiligre“, cela se produit rarement même lorsque ces animaux partagent le même enclos en captivité. Les expériences qui ont été tentées dans des zoos ou cirques montre que leur progéniture connaissait des difficultés à se développer et à parvenir en bonne santé à l’âge adulte. Les hybrides ne sont généralement pas fertiles entre eux mais des exceptions existent comme le mulet considéré néanmoins comme “statistiquement“ stérile.

Quant au naturalisme et aux sciences de la nature en général, sont-ils si indépendants que ça de notre mode de vie social et de notre système cognitif de représentations ? Carnap reviendra en 1963 sur la nécessité d’une prise en compte des fondements des sciences sociales comme prolégomènes indispensables au positivisme logique. Au cours d’un voyage d’études en Amazonie, Claude Levi-Strauss formulera au début de Tristes Tropiques une thèse qui constituera pour lui un des dilemmes fondamentaux de l’ethnologie et de l’anthropologie : sous sa plume celle-ci prendra une dimension quasi-tragique. Si la science a progressé et continue constamment de le faire affirmera-t-il, que ses moyens d’analyse s’affinent et augmentent en nombre et en qualité, c’est au prix d’une déperdition du savoir ancestral des civilisations dites “primitives“ dont la transmission se fait et s’est toujours traditionnellement faite par voie orale. Une déperdition débouchant à terme sur une disparition de ces cultures avec comme responsables la modernisation, les technologies, la course effrénée au productivisme etc. Des cultures au savoir bien plus développé que nous ne le pensons -ou nous le pensions- et qui avaient une grande connaissance des rapports entre l’homme et la Nature, sinon de la nature tout court... La raison de la présence de cet animal en Australie, île-continent peuplée par ailleurs d’animaux introuvables ailleurs, autorise bon nombre d’hypothèses dont quelques unes légèrement farfelues ; si certaines sont envisageables, la relation de cause à effet est loin d’être évidente. Un évènement catastrophique de type climatique survenu après la dislocation de la Pangée soit il y a environ trois cents millions d’années ? Et qui aurait aussi permis aux marsupiaux tels que kangourous et koalas de se perpétuer ? Cette hypothèse-ci parait la plus vraisemblable. Avec cet animal surgissent des problèmes compliqués du point de vue de l’Évolution sous un angle purement darwinien : doit-on préférer le continuisme au discontinuisme pour caractériser la répartition des espèces en classes laquelle est censée renvoyer à des caractères bien distincts et tranchés ? Si on voulait choisir un plan systématique associé à la première option celle du continuisme, on serait tenté de le représenter par un anneau de Möbius mais doté d’une dimension supplémentaire, soit un hyper-anneau : un ruban torsadé en quatre dimensions -et non plus trois- et qui raccorderait sans rupture les 3 espèces, reptile mammifère et oiseau. Cette vision entraine presque instantanément un conflit quasi-insurmontable avec le darwinisme : l’effet réversif de l’Évolution n’est pas compatible avec la sélection naturelle, concept nettement linéaire chez ce savant et surtout sans raccordements. Le darwinisme laisse cependant une marge de manœuvre, sa doctrine étant résolument antifinaliste… Pas de dessein préconçu, affirmera-t-il dans une lettre datée de 1876. Cette thèse datant de pourtant plus d’un siècle et reconnue par toutes les communautés scientifiques ne semble pas refléter le sentiment de la totalité des Américains : selon un sondage Gallup réalisé en 2001, 45% d’entre eux estiment que l’Évolution n’a joué aucun rôle dans notre survenue puis domination sur cette planète, en privilégiant très nettement le créationnisme pour expliquer notre accession à l’hégémonie en tant qu’espèce. Seulement 12% restants estiment que l’Évolution suffit à elle seule à expliquer notre présence ici-bas sans avoir besoin d’évoquer un quelconque dessein d’ordre divin ou biblique.

L’Arbre de vie comme représentation systématique est maintenant étudié sous le nom d’arbre phylogénétique du Vivant. Il possède de nombreuses variantes et a connu maintes modifications notamment grâce aux progrès de la génétique. Des chercheurs se servent du concept de développement rhizomatique pour parler non plus d’arbre mais d’une forêt phylogénétique de la vie : celle-ci est dite “buissonnante“ dans le cas de la lignée humaine. L’équation de traçabilité susceptible d’expliquer la survenue de l’ornithorynque demeure remplie de paramètres pas toujours identifiés avec certitude. Comment se fait-il qu’ils soient restés ignorés jusqu’ici ? On est tenté ici d’invoquer la fameuse théorie des variables cachées d’Einstein et susceptibles d’apporter quelques lumières sur ce qui demeure pour le moment inexpliqué. Un pari épistémologique sur l’avenir en quelque sorte… Selon Darwin, la situation géographique particulière de l’Océanie a entrainé le fait que la résilience à l’extermination par ses prédateurs a été plus élevée là qu’ailleurs, d’où le fait qu’il ait pu subsister là : les espèces ayant subsisté en un seul endroit ont bénéficié d’une niche écologique. Même si son génome a été identifié presqu’en totalité, la singularité de l’ornithorynque seulement présent sur cette île-continent restera sans doute un mystère pour quelque temps.

Deleuze parle de l’erreur de Descartes, celle d’avoir cru que la distinction entre parties entrainait la séparabilité. On serait tenté de considérer l’ornithorynque comme un animal de type baroque, au sens où suite à cette critique ce philosophe évoque le pli leibnizien pour décrire et parler du fonctionnement d’une construction à plusieurs niveaux : montage avec l’étage d’en bas percé de fenêtres tandis que l’étage d’en haut est aveugle et clos, mais résonnant comme un salon musical des mouvements d’en bas. Dématérialisation de ce que l’on considérait comme des frontières entre espèces de classes différentes ? Ce qui historiquement a différencié voire opposé entre elles ces classes mammifères, reptile et oiseau paraît se réconcilier au travers de cet animal dans un montage étrange réfutant au fil des découvertes l’idée d’une processualité uniforme que l’on avait toujours cru bien définie et tranchée… L’appartenance immuable à telle ou telle catégorie ? La séparabilité des caractères propres associés à chacune de ces classes ? La transversalité introduite par cet animal totalement singulier ainsi que par les autres échidnés remet cette idée en cause. Sur un plan épistémologique, la génétique en tant que science de la nature ne contredit ni n’invalide ce qui précède, pas plus que la Relativité avec la mécanique classique.

Leur espèce fait partie de celles menacées à terme d’extinction, principalement en raison de la destruction de son habitat : elle est aujourd’hui protégée mais n’est pas considérée comme en danger contrairement à d’autres. S’ils supportent mal la captivité et ont du mal à se reproduire dans ces conditions, son taux de mortalité naturelle en liberté reste heureusement faible. Même sans statistiques précises on estime que c’est un animal encore abondant actuellement. Les concepts de Darwin -surtout la sélection naturelle- conservent aujourd’hui encore leur totale opérationnalité parmi les scientifiques, même si dans certains états américains comme l’Utah – et dans certains autres pays aussi !- on considère que le créationnisme doit être enseigné aux écoliers à part égale avec le darwinisme. Au même niveau pour ne surtout pas fâcher les prêtres…

Vous ferez votre choix quand vous serez adultes, mes petits !

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